Alors que Washington cherche à consolider son emprise sur le Venezuela, Jeunesse du Monde relaie une publication de Jean-Pierre Page consacrée aux bouleversements politiques à Caracas. Dans les premières semaines suivant l’intervention américaine du 3 janvier, les concessions du gouvernement vénézuélien pouvaient encore être interprétées comme un repli tactique imposé par un rapport de forces extrêmement défavorable. Mais leur prolongation, ainsi que le rapprochement croissant avec Washington, amènent désormais Page à considérer que cette lecture ne suffit plus et qu’un changement de nature est à l’œuvre. Une analyse qui mérite d’être portée au débat, alors que la défense de la souveraineté du Venezuela face aux ambitions de l’impérialisme américain demeure une question essentielle pour les forces progressistes et anti-impérialistes.
Lien vers la publication de Jean-Pierre Page : VENEZUELA, que les bouches s’ouvrent!… – Jean-Pierre Page | Facebook

« Tout peut se négocier, sauf les principes. »
(Fidel Castro)
À l’évidence, on ne comprend pas ce qui est en train de se jouer et de se passer au Venezuela et en Amérique latine. Or, on ne peut dissocier les évènements au Venezuela de la longue liste des défaites successives enregistrées par la « gauche » ces derniers mois en Amérique latine avec non pas le retour de la droite, mais avec l’arrivée de l’extrême droite fascisante, poussée en avant et financée par Trump et l’administration US, comme on vient encore de le voir en Colombie. On doit également tenir compte dans l’analyse de la situation internationale et du déclin occidental qui s’accélère et s’illustre à travers la défaite politique et militaire de Trump, de l’état terroriste d’Israël et de l’Union européenne dans le détroit d’Ormuz face à l’Iran.
Il nous faut admettre qu’au Venezuela, il s’agit bien d’une recolonisation US, une doctrine Monroe appliquée aux conditions d’aujourd’hui. Cette stratégie porte un nom : « Stratégie de sécurité nationale 2025 des États-Unis ». Il faut en tenir compte dans les analyses, d’autant qu’on voit bien à travers la situation présente combien chez des militants l’ignorance est patente. C’est là un problème qui réduit chez certains la référence faite fréquemment à l’impérialisme et à la lutte des classes à de la simple rhétorique.
Sur place au Venezuela l’écrivain de renom Luis Britto Garcia, l’ancien ambassadeur du Venezuela qui fut nommé au Conseil d’État par Hugo Chavez, les personnalités signataires du manifeste de Maracay (1) ou encore Mario Silva, le disent avec éloquence, la souveraineté du Venezuela a non seulement été violée, elle a été subtilisée, confisquée. Depuis le 3 janvier 2026, le Venezuela est un pays sans souveraineté et placé sous tutelle. Sommes-nous d’accord sur ce point ? Je dois avouer que quand je lis certains commentaires, j’en doute, car si c’est le cas, pourquoi ne pas en tirer les conséquences politiques ? Car il ne s’agit plus de soutenir le gouvernement « progressiste et chaviste » du Venezuela, il s’agit de soutenir la résistance populaire qui s’organise et s’affirme chaque jour.
Depuis le 3 janvier et après avoir fait place nette pour les multinationales US de l’industrie pétrolière, les États-Unis ont pillé ou volé l’équivalent de 13 milliards de dollars au pays. J’ai lu le témoignage d’une membre d’une « communa », elle dit : « Si on ne soutient pas le gouvernement, on n’aura pas de financement. » Que d’illusions pour justifier qu’il faudrait attendre. Mais attendre quoi ? Les Américains vont payer ce qu’ils volent ? Mais surtout comment accepter et justifier le chantage, les menaces et la répression à l’égard du peuple pour empêcher sa résistance ?
Par conséquent, le problème, je dirais la contradiction principale, se situe bien entre l’intérêt national du Venezuela, sa souveraineté et l’accaparement par les USA de tout un pays, ses richesses naturelles et son peuple. Comme le dit avec éloquence Luis Britto Garcia, « le Venezuela doit réapprendre à être le Venezuela ». Il faut faire respecter les principes de souveraineté, de droit à l’autodétermination, d’intégrité territoriale et d’indépendance qui sont inscrits dans la Charte des Nations Unies et que soutenait le Venezuela de Chavez avec détermination.
Car comment fermer les yeux sur un gouvernement pourtant explicitement made in USA, qui abandonne à Washington le contrôle et la production de sa principale ressource naturelle, qui ne fait plus référence à la libération de Maduro et de Célia, qui coupe l’approvisionnement à Cuba, qui agit en permanence sur ordre de Washington, qui ouvre ses portes à l’armée terroriste de Tsahal et qui entend rétablir les relations diplomatiques avec Israël, qui condamne l’Iran, qui fait arrêter et livrer aux Américains l’ancien ministre proche de Maduro Alex Saab, qui a donné l’ordre de rentrer chez soi à ceux qui voulaient se battre la nuit du 3 janvier ? Comment ne pas être indigné par ailleurs par cette nouvelle récente ? Le milliardaire Mathieu Pigasse, qui possède les médias pro-« gauche » au sens très large et qui se félicite de ses bonnes relations avec la dirigeante socialiste Carole Delga, la secrétaire générale de la CGT Sophie Binet, et fait ouvertement « campagne », a été désigné pour restructurer la dette du Venezuela en lien avec Trump et Caracas. Le gouvernement vénézuélien a signé pour une commission colossale sur la restructuration de la dette par Pigasse (on parle de centaines de millions de dollars pour un pays en crise), même pour la Grèce on avait pas vu autant. En fait, en vue des présidentielles françaises, beaucoup de choses se jouent là, car son appui sera crucial pour 2027 et Pigasse, l’homme de gauche, exigera un retour sur investissement en cas d’élection. Soutien idéologique, de sociaux-démocrates à sociaux-démocrates.
Il faut faire la clarté, y compris dans nos propres rangs, ou on nous suggère de poursuivre de fermer les yeux. La naïveté ou la mauvaise foi à ce point, c’est presque désarmant. Il faudrait se satisfaire de l’analyse sur commande de Kimberley Miller, une sociologue US, doctorante de l’université de Floride, dont on aimerait connaître qui finance l’organisation « Black Alliance » qui, avec une logorrhée de gauche, nous explique que c’est quand même mieux sans respect des principes. Fidel Castro avait l’habitude de dire : « Tout peut se négocier sauf les principes.
Pour toutes ces raisons, il y a urgence à s’exprimer sans détour si l’on veut prétendre à une crédibilité. Attendre l’arrivée hypothétique d’un nouvel ambassadeur du Venezuela ne résoudra rien, d’autant qu’à Paris et Bruxelles on maintient les sanctions à l’égard de Caracas. Il défendra la position officielle du nouveau gouvernement, ce qui d’ailleurs est son rôle. L’attendre et voir ne peut donc être que d’une utilité relative, sauf à vouloir soutenir un pouvoir dont l’indépendance a été confisquée et qui, dans l’état actuel des choses, a renoncé à se battre.
Pour ma part, j’ai, comme d’autres militants et amis du Venezuela, soutenu l’idée qu’il s’agissait d’un repli tactique, l’essentiel étant la mobilisation populaire. Il y a aujourd’hui une évidence : nous n’en sommes plus là. C’est ainsi. Maintenant organisons la solidarité avec la résistance vénézuélienne qui se développe à travers les rassemblements, meetings, manifestations, y compris dans les quartiers populaires, les communes, chez les intellectuels, les fondateurs et dirigeants chavistes. En 2007, lors de son investiture pour un nouveau mandat, Hugo Chávez Frías déclarait : « Nous sommes à un moment existentiel de la vie vénézuélienne. Nous avançons vers le socialisme, et rien ni personne ne pourra l’empêcher. » Soyons cohérents et fidèles à ce qu’il disait.
Jean Pierre Page












Cher Jean-Pierre,
Déjà, la présence du représentant du capital financier Matthieu Pigasse aux universités d’été de LFI et ses « convergences » revendiquées avec Mélenchon devraient tout de même interroger une analyse communiste de la dette, comme ses offres de service. L’article 123 du TFUE interdit le financement direct des États par la BCE et les banques centrales nationales ; les achats de titres sur le marché secondaire ne suppriment évidemment pas cette contrainte institutionnelle. Et l’annulation des titres détenus par l’Eurosystème — environ 18,4 % de la dette publique de la zone euro fin 2025 — ne règle ni le déficit courant ni la question du financement futur de l’État. En 2026, le budget de l’État prévoit environ 459 Md€ de charges nettes pour 325 Md€ de recettes nettes, soit 135 Md€ de déficit budgétaire. La vraie question est donc : comment sortir structurellement d’un État qui doit perpétuellement emprunter pour financer son fonctionnement, et qui décide de l’allocation du crédit et de l’investissement ? C’est précisément là que l’analyse marxiste devrait dépasser la simple mécanique de l’annulation de dette défendu par Jean-Luc Melenchon. La dette et le financement du déficit par les marchés financiers internationaux sont des atouts pour imposer l’ordi-libéralisme économique et l’austérité permanente. Cela ne sortira pas la France de la procédure de déficit excessif ni des « recommandations. »
Je partage aussi pleinement l’exigence de ne pas banaliser l’intervention américaine du 3 janvier ni la menace d’une mise sous tutelle du Venezuela. Sur ce point, ton rappel de la souveraineté nationale, de l’autodétermination et de la contradiction avec l’impérialisme américain est indispensable. Mais je crois qu’il faut pousser la méthode matérialiste un cran plus loin : ne pas confondre une orientation inquiétante avec une conclusion déjà établie. La question n’est pas seulement de savoir si Delcy Rodríguez fait des concessions à Washington — elles semblent incontestables — mais de déterminer leur nature, leur durée et leurs effets sur les rapports de classe, les forces productives et les institutions vénézuéliennes. Si l’objectif du gouvernement est d’éviter une nouvelle intervention militaire, de préserver l’État et de maintenir une capacité productive minimale dans un rapport de forces extrêmement défavorable, certaines concessions peuvent relever d’une retraite tactique. Elles peuvent aussi, inversement, devenir le point de départ d’une restauration durable de la dépendance : c’est précisément cela qu’il faut mesurer concrètement. C’est pourquoi je serais également prudent avec l’idée que toute critique du gouvernement Rodríguez équivaudrait nécessairement à la défense d’une « résistance » extérieure à celui-ci. Le PCV, dans sa composante reconnue par les institutions vénézuéliennes, reste un élément important du mouvement communiste et bolivarien et son évolution électorale mérite d’être prise au sérieux. De même, les critiques venues de figures historiques du chavisme montrent qu’il existe une contradiction réelle à l’intérieur du processus, mais elles ne suffisent pas à elles seules à déterminer quelle ligne politique est aujourd’hui la plus juste. Il me semble donc que nous devons éviter deux écueils symétriques : le suivisme gouvernemental au nom de l’anti-impérialisme et le maximalisme qui conduirait à considérer toute négociation comme une capitulation.
L’entretien récent d’Elías Jaua est à cet égard intéressant : il décrit lui aussi une perte grave d’autonomieu, tout en considérant que la priorité est de restaurer la Constitution, la République et la capacité des Vénézuéliens à décider eux-mêmes de leur avenir. Delcy Rodriguez incarne la légalité et la légitimité. La capacité d’indépendance est réduite mais la souveraineté populaire (communes) et narionale demeurent et n’ont pas été abolies.
La bonne question marxiste me paraît finalement être celle-ci : les concessions actuelles permettent-elles au Venezuela de conserver les conditions matérielles d’une affirmation ultérieure des capacités de sa pleine souveraineté, ou consacrent-elles progressivement une nouvelle structure de dépendance au capital américain ? C’est sur le pétrole, les mines, l’électricité, la dette, le rôle du FMI, la propriété des moyens de production, mais aussi sur les rapports avec Cuba, la Chine, la Russie et l’Iran ainsi que l’ALBA qu’il faut chercher la réponse. C’est pourquoi je te rejoins sur la nécessité de « faire parler les bouches », mais je crois que notre solidarité internationaliste doit aussi nous imposer de regarder toutes les contradictions en face. Défendre le Venezuela contre l’impérialisme américain ne signifie pas donner un blanc-seing à son gouvernement ; critiquer ses choix ne signifie pas davantage s’aligner sur Washington. Entre les deux, il y a précisément l’analyse concrète de la situation concrète, la défense de la souveraineté populaire et la recherche des conditions permettant au peuple vénézuélien de reprendre la maîtrise de son propre destin.
Romain Migus estime que le gouvernement Rodríguez cherche d’abord à éviter la guerre, préserver les institutions existantes et maintenir une capacité d’action de l’État.
Fraternellement.