On nous répète que la canicule nous frappe tous pareil, grande fraternité nationale de la sueur. Spoiler : c’est faux. Petit tour d’horizon, chiffres à l’appui, de celles et ceux qui crèvent réellement de chaud pendant que d’autres règlent la clim.
Bernard Arnault a-t-il aussi chaud que nous ?
La réponse courte est non, car Bernard Arnault est une créature tout droit sortie des enfers, et est donc habitué à des températures beaucoup plus élevées que le commun des mortels. La réponse longue est aussi non, mais pour d’autres raisons plus matérielles, comme par exemple la climatisation d’approximativement 100 % des espaces que ce cher Bernie honore de sa présence. Ou le fait que Bernie n’a pas besoin de travailler en chantier sous un soleil de plomb. Ou qu’il prenne assez rarement le RER B pour se déplacer entre ses appartements de 20 mètres de hauteur sous plafond.
Souffrons-nous tous de la canicule de la même manière ?
Beaucoup de rigolos à la Yann Barthès s’amusent à défendre cette imbécilité sans nom, alors parlons chiffres :
— À Paris, la mortalité a augmenté de près de 190 % entre le 1ᵉʳ et le 20 août 2003 par rapport aux années antérieures, et cette surmortalité n’était pas homogène dans la ville, avec un pôle de surmortalité dans les quartiers du sud, là où se concentrent les facteurs socio-économiques défavorables [1].

— D’après le bilan sanitaire de l’été 2025, environ 5 700 décès ont été attribués à l’exposition aux fortes températures sur l’ensemble de la période estivale. 9 accidents du travail mortels possiblement liés à la chaleur ont été signalés par la Direction générale du travail, majoritairement dans les secteurs de la construction et de l’agriculture [2].
— En France, en 2017, 16,5 % des 10 % les plus aisés étaient équipés en climatisation, contre 6,9 % des 10 % les plus pauvres [3], or il a été démontré que l’accès à la climatisation réduisait dramatiquement la mortalité liée à l’exposition à la chaleur [5].
— Sur la période 2001-2019, dans les communes urbaines défavorisées, les jours au-dessus de 28 °C augmentent en moyenne de 0,14 le taux de mortalité total pour 10 000 habitants, par rapport à un jour entre 15 °C et 20 °C ; en comparaison, ce taux est de 0,04 pour les communes à haut revenu et à basse densité démographique [4].

— En Île-de-France, en mai 2026, un quart des trains et RER ne sont pas équipés de climatisation et un métro sur deux en circulation n’est pas climatisé [6]. Les lignes de métro les plus anciennes (3, 3bis, 6, 10, 11, 12) ne disposent que d’une ventilation naturelle, des ouvertures dans le toit. Ce sont aussi souvent les lignes qui desservent des quartiers populaires [7].
— Face à l’alerte rouge canicule du 25 juin 2026, le réseau Twisto de Caen (géré par RATP Dev) a suspendu l’intégralité de la circulation des bus de 11 h à 18 h. La raison : aucun bus du réseau n’est équipé de climatisation. Le directeur général a déclaré que des relevés avaient mesuré des pics à 53 °C à l’intérieur des véhicules la veille [8].
— En Île-de-France, les rails peuvent atteindre 60 °C lors des pics de chaleur, alors que leur seuil de tolérance est de 50 °C. Résultat : un train sur dix a été supprimé lors de la canicule de la semaine du 22 juin 2026. Ce retrait aggrave l’inconfort, car les rames restantes — souvent sans climatisation — sont encore plus bondées aux heures de pointe [9].
En conclusion, on peut scientifiquement affirmer que non, on ne souffre pas tous de la même manière de la canicule, hein Yann. La canicule impacte plus fortement les personnes précaires, les travailleurs en extérieur, les personnes qui prennent les transports en commun, les personnes qui n’ont pas de climatisation, ne peuvent pas en installer ou ne peuvent pas se permettre les frais d’électricité liés à son fonctionnement, les personnes qui vivent dans des logements « bouilloires thermiques », en zone à haute densité démographique — autant de catégories auxquelles ni Yann ni Bernard n’appartiennent.
Législation française : entre nos vies et leurs profits
Malgré des statistiques de plus en plus alarmantes, la législation française semble avoir du mal à se mettre à l’ordre du jour en ce qui concerne la gestion des vagues de chaleur. Plusieurs lois ont certes été votées pour faire bonne figure ; faisons un petit tour d’horizon desdites lois, au travail, dans les transports et chez soi.

Sur le lieu de travail : le décret du 27 mai 2025
On parle de ce décret comme si c’était une avancée révolutionnaire, une rupture avec les pratiques abusives des patrons en France. La réalité, c’est que ce décret ne protège que très partiellement les travailleurs, et dans des secteurs bien spécifiques. Juste assez, en réalité, pour que le bon fonctionnement des entreprises ne soit pas menacé par le décès des employés (ce qui peut revenir assez cher, vous en conviendrez).
Le texte impose à tout employeur d’évaluer les risques liés à l’exposition de ses travailleurs à des épisodes de chaleur intense, que l’activité soit exercée en intérieur ou en extérieur, et d’intégrer cette évaluation au Document Unique d’Évaluation des Risques Professionnels (DUERP). Cette obligation d’évaluation est permanente, indépendamment de la survenue d’un épisode de chaleur. Lorsqu’un risque est identifié, l’employeur est tenu de mettre en place un ensemble de mesures de prévention, graduées selon l’intensité de l’alerte météorologique.
Dès la vigilance jaune, l’organisation du travail doit être adaptée, une obligation déjà présente dans l’article R. 4225-1 du Code du travail, mais dont la formulation antérieure « dans la mesure du possible » laissait une marge d’inaction considérable, désormais supprimée.
En vigilance orange ou rouge, la liste des mesures de prévention obligatoires est plus ou moins longue, mais pas aussi contraignante pour les patrons. Elle inclut notamment :
• « la mise à disposition d’eau potable fraîche en quantité suffisante, avec un minimum de trois litres par jour et par salarié lorsque l’eau courante n’est pas disponible » : le minimum pour la survie ; l’inverse serait choquant, et ce n’est clairement pas suffisant pour protéger les travailleurs sous des températures comme celles que nous supportons en ce moment.
• « la mise en place d’équipements permettant de réduire le rayonnement solaire et la chaleur (stores, brumisateurs, ventilateurs) » : il n’y a aucune exigence quant au type d’équipement ; la climatisation, notamment, n’est pas obligatoire. Rien n’empêche donc un employeur d’installer un ventilateur rouillé qui fera tourner l’air chaud toute la journée et de prétendre avoir mis en place les équipements nécessaires.
• la fourniture d’équipements de protection individuelle adaptés (vêtements respirants, couvre-chefs, lunettes) — encore une fois, le strict minimum pour la survie, et rien de très menaçant pour les profits de l’entreprise ;
• la mise en place d’un dispositif permettant d’identifier rapidement toute situation de malaise ou de détresse, avec une attention particulière aux travailleurs isolés : le danger pour la vie et la santé des travailleurs est donc admis, accepté comme une fatalité ; et plutôt que de l’éviter, on s’organise pour gérer les éventuels « accidents » qui, en réalité, n’en sont pas ;
• une information et une formation des salariés sur les signes avant-coureurs du coup de chaleur et les conduites à tenir : ah, bah merci, que ferait un travailleur de fonderie sous canicule s’il n’arrivait pas à reconnaître les signes d’un coup de chaleur… Heureusement que les capitalistes pensent à notre place ; on aurait plutôt choisi des choses inutiles, comme un arrêt de travail pendant la canicule.
Au final, ce décret n’impose en aucun cas une température maximale sur le lieu de travail au-delà de laquelle il faudrait interrompre l’activité. À la place, une série de gestes barrières et de formations censés sauver les travailleurs lorsque ceux-ci se retrouvent inévitablement en situation de danger de mort. Le strict minimum pour assurer la survie de la force de travail et la continuité de la production. Rien qui brusque ne serait-ce qu’un peu les capitalistes, rien qui menace de près ou de loin leurs précieux profits.
Dans les transports
Même logique côté transports : aucun texte législatif ou réglementaire français n’oblige les opérateurs à climatiser leurs véhicules au bénéfice des voyageurs. Cette absence vaut pour l’ensemble des modes de transport collectif, quelle que soit la température extérieure ou le niveau d’alerte canicule déclenché par Météo-France. Un usager suffoquant dans une rame de métro à 40 °C ne dispose d’aucun recours juridique fondé sur une obligation de confort thermique.
Chez soi
Et chez soi ? Rien. Absence totale d’obligation pour les propriétaires bailleurs concernant le confort d’été. Contrairement aux obligations de décence qui encadrent le chauffage, l’humidité ou la salubrité d’un logement loué, aucun texte n’impose au bailleur d’installer des protections solaires, des brasseurs d’air ou tout autre dispositif de rafraîchissement, même dans les logements identifiés comme particulièrement exposés à la surchauffe. Un locataire vivant dans un appartement sous toiture, mal isolé et sans aucune protection solaire, ne dispose d’aucun moyen pour contraindre son bailleur à agir, sauf à démontrer une atteinte caractérisée à la décence du logement, une démonstration complexe et rarement aboutie en pratique.
Nous ne souffrons pas tous pareil de la canicule.
On le sait, on le voit et même les chiffres le disent.
Quand vous avez du mal à dormir le soir, rappelez-vous que les capitalistes règlent leur thermostat à 16°C et s’endorment sous la couette. Quand vous prenez les transports, que les odeurs de transpiration vous donnent la nausée et que votre t-shirt vous colle à la peau, rappelez-vous que les bourgeois se déplacent en voiture climatisée à vitres teintées. Quand, au travail, la chaleur vous suffoque, rappelez-vous que les bourgeois ne travaillent pas.
À défaut d’autre chose, laissez la chaleur vous radicaliser !
Références
[1] Emmanuelle Cadot et Alfred Spira, « Canicule et surmortalité à Paris en août 2003 : le poids des facteurs socio-économiques », p. 239-249. https://doi.org/10.4000/eps.1383
[2] Commissariat général au développement durable, « Fortes chaleurs : ce que révèle le bilan sanitaire de l’été 2025 ». notre-environnement.gouv.fr
[3] Camille Salesse, « Les inégalités sociales et territoriales face aux canicules », LIEPP Policy Brief n° 86, 2026, p. 4. hal-05465764
[4] Camille Salesse, « Who suffers the heat? Partial adaptation and persistent inequalities in France », Ecological Economics, vol. 241, 2026, 108873, ISSN 0921-8009. https://doi.org/10.1016/j.ecolecon.2025.108873
[5] Alan Barreca et al., « Adapting to Climate Change: The Remarkable Decline in the US Temperature-Mortality Relationship over the Twentieth Century », Journal of Political Economy, 124.1 (2016), p. 105-159.
[6] Île-de-France Mobilités, « Canicule : vers des transports de plus en plus climatisés ». iledefrance-mobilites.fr
[7] Europe 1, « Île-de-France : la climatisation progresse dans les transports en commun ». europe1.fr
[8] France 3 Normandie, « Alerte rouge canicule : les bus Twisto supprimés à Caen de 11 h à 18 h ce jeudi 25 juin ». france3-regions.franceinfo.fr
[9] Orange Actu, « Île-de-France : les transports en commun fortement impactés par la canicule, un train sur dix supprimé ». actu.orange.fr












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