
Tiré du livre éponyme de Giuliano da Empoli, Le Mage du Kremlin bénéficie de l’écriture conjointe d’Olivier Assayas et d’Emmanuel Carrère, collaboration qui fait sens tant l’auteur de Limonov avait déjà montré sa capacité à dépasser, parfois, les clichés journalistiques qui dominent la perception occidentale de la Russie.
Si, dès qu’il s’agit de tout ce qui précède la guerre en Ukraine, le narratif habituel semble littéralement kidnapper l’écriture du film, Assayas et Carrère paraissent néanmoins plus lucides lorsqu’ils abordent le fonctionnement du pouvoir à Moscou même. Ils laissent transparaître une vérité rarement admise en Occident : la majorité des Russes ont de loin préféré Vladimir Vladimirovitch Poutine, malgré tous ses défauts, à la décennie de prétendue « démocratie occidentale » des années Eltsine.
Le film choisit cependant de représenter cette période de chaos presque exclusivement à travers la scène punk moscovite laissant dans l’ombre la réalité sociale et économique du pays. Or, durant ces années, la production industrielle s’effondra d’environ 40 % et l’espérance de vie recula de près de dix ans. Cette focalisation produit une image partielle, presque dérisoire, de ce que furent réellement ces années de liberté libérale pour la majorité du peuple russe.
Assayas et Carrère savent en revanche faire sentir la densité du pouvoir, sa fascination autant que sa corruption, à travers un personnage central complexe et ambigu. Le mage du Kremlin lui-même, manipulateur et visionnaire, évoque ces figures littéraires qui ont tenté de déchiffrer la réalité russe. Le film rend d’ailleurs hommage à Zamiatine, qui sut se moquer des utopies naïves tout en dénonçant la violence des idéologies. On pourrait dire la même chose de Carrère : pro-occidental, engagé, parfois moralisateur, mais capable, quand il s’en donne la peine, de reconnaître des vérités qui dérangent.
Le scénario inclut en effet un autre personnage révélateur : l’amante, puis l’épouse, du mage, qui tente à un moment de le détourner de son rôle d’éminence grise au nom des vertus de la toujours invoquée « démocratie occidentale ». On pouvait difficilement trouver porte-parole plus éloquente que cette demi-mondaine plantant son poète de mage pour se jeter dans les bras du premier oligarque venu puis traînant son ennui de yacht en yacht. Bref, la démocratie occidentale expliquée par une pute. Nous pensons Carrère trop bon écrivain pour que ce choix soit innocent. Comme Balzac, monarchiste convaincu mais réaliste trop lucide pour masquer que la monarchie avait fait son temps. Engels appelait cela « la victoire du réalisme ».
Une scène mérite aussi l’attention : la visite d’une de ces fameuses fermes à trolls censées manipuler nos opinions pourtant si bien “informées” par nos médias locaux. On y voit des équipes dirigées par un jeune cerveau, maîtrisant toutes les langues et tous les réseaux. Le « mage » conseiller de Poutine souhaite s’en débarrasser : trop intelligent. Pour les masses occidentales, il faut du mensonge grossier, du vulgaire, du kitsch, du pute-à-clic, pas de la finesse. À ceux qui veulent faire dans la subtilité, il lance : « Vous vous croyez encore au temps du Komintern ? » Une réplique qui réjouira ceux qui, comme nous, préféraient l’époque où Eisenstein, et non Douguine, animait la propagande du Kremlin.
Mais le film échoue lui aussi à admettre ce qui échappe à la plupart des commentateurs occidentaux, qu’ils soient pro ou anti-Poutine : un pays de 150 millions d’habitants, avec un PIB pas plus grand que celui de l’Espagne, ne peut prétendre tenir tête aux États-Unis et à l’OTAN sans bénéficier de l’héritage massif de l’URSS : industrie lourde, appareil militaire, recherche scientifique, mais aussi centralisation, planification et capacité de mobilisation. Et nous ajouterons aussi qu’elle ne pourra pas non plus résister sans le soutien de la Chine. Ces deux points, pourtant essentiels pour comprendre la Russie contemporaine, demeurent absents, comme si l’occidentalisme parfois surmonté du scénario interdisait de penser la puissance autrement qu’à travers l’homme qui l’incarne.
Aymeric Monville, 25 janvier 2026












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